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Billi
1576
.............Le
Capitaine-Seigneur, depuis plusieurs jours,
avait réoccupé les deux
pièces exiguës, empilées
l'une sur l'autre, constituant son logement
primitif dans la tour Est du donjon. De
son perchoir, il considérait avec
nostalgie la confortable maison paisiblement
habitée les mois précédents
au pied du rempart, dominant la seconde
enceinte, ouverte au sud et lumineuse.
Il avait fait enflammer le plus de bûches
possible pour combattre la froidure incrustée
dans les murs si épais qu'aucun
rayon du soleil n'avait de prise sur eux.
Unique soulagement : son épouse
et ses deux filles avaient trouvé
refuge auprès d'un parent dans
la forteresse de Murat que l'on disait
sure.
Pourquoi
précisément Billy attirait-il
les convoitises du Prince de Condé
? Qu'avait-on à gagner en le combattant
lui, capitaine de petite noblesse, et
ses quatre-vingts hommes devenus par le
jeu des renforts un équipage défensif
de cent cinquante soldats ? Billy était-il
la première forteresse sur la route
de l'Ouest? La plus belle ?
Les
cavaliers-informateurs faisaient état
d'une troupe gigantesque, équipée
d'une artillerie redoutable. Que valent
les pierres amoncelées une à
une, des siècles durant, par la
simple main de l'homme, contre le feu
ravageur des canons ?
Les
Reîtres. Ce simple nom répandait
l'effroi parmi les hommes. Allait-on devoir
combattre à un contre cent la horde
germanique ? Fallait-il livrer la place
? Et mourir écartelé ou
pendu, félon et déshonoré
? En fait, chaque soldat connaissait son
destin : mourir. Mais les armes à
la main. En défendant femmes et
enfants n'avait-on pas droit à
une clémence dans l'au-delà
?
Un
espoir cependant au fond de tous les coeurs
: le temps pouvait changer, le froid tomberait
d'un coup sur la place, un vent glacial
balaierait le Val d'Allier et personne
hors les murs ne pourrait résister
à ses morsures.
Valmy,
deux siècles avant l'heure.
Le
Capitaine-Seigneur s'était assis
longuement ce jour-là sur le petit
banc de pierre accolé à
l'embrasure de sa fenêtre. Il avait
vu le jour se lever derrière lui
et le clair ruban de l'Allier déroulé
à ses pieds. Il comptait mentalement
ses tours, ses meurtrières, ses
soldats, les angles de tir propices aux
archers, les orifices astucieusement calculés
pour la protection d'un pont-levis suspendu
: partout la stratégie défensive
exprimée à la perfection.
une forteresse imprenable par l'homme
! Néanmoins une sourde anxiété
oppressait le seigneur : cette fois l'ennemi
arrivait de l'opposé, du Nord-est.
Sans doute ne lancerait-il pas ses troupes
à l'assaut des remparts, et faudrait-il
résister au siège et aux
boulets. Tout avait été
conçu pour protéger la frontière
du Duché de Bourbonnais contre
d'éventuelles incursions venues
du Sud, de l'Auvergne qui s'étendait
jusqu'à Cusset. Billy, verrou sur
l'Allier, toutes fenêtres tournées
dans la même direction vers un unique
ennemi. Même celles de la tour de
guet. Le Capitaine ne pouvait monter sans
cesse au sommet de celle-ci sans montrer
une excessive fébrilité
aux hommes en dessous. Restait l'escalier
des latrines, suspendues en échauguette
sur le vide: cou étiré,
pointe des pieds, le regard volait dans
la bonne direction.
Tôt
le matin, il avait mandé quérir
le prêtre. Discrètement l'abbé
Isidore avait quitté la Maison
Seigneuriale, s'était glissé
dans la souterrain menant au donjon :
cela évitait les manoeuvres de
pont-levis. Il s'en était venu
dans l'étroite chapelle de la première
tour. La lueur des cierges rencontrait
en contrepoint celle multicolore du vitrail
qui s'animait des clartés d'une
aube déjà lumineuse. Le
seigneur, exceptionnellement, et sous
le seul regard du prêtre, s'était
agenouillé sur le prie-Dieu habituellement
utilisé par son épouse ;
il s'était recueilli, avait sans
doute prié, puis demandé
à l'abbé une messe très
brève et une confession-communion.
Ensuite il était remonté
au nid d'aigle ceindre son armure. Inutile
pour le moment, mais comme il avait donné
l'ordre aux chevaliers et aux archers
de se tenir prêts...
Le
tocsin, les cris et l'activité
de fourmilière par lui déclenchés
n'avaient pas dix minutes qu'arrivait
déjà la sentinelle postée
sur le haut de la colline. Ce jeune soldat
avait dévalé la pente au
risque de se rompre les os, effrayé
de ce qu'il avait vu, arrivant juste à
temps pour entendre la herse de la porte
Chabotin s'abattre derrière lui.
Il
fut immédiatement conduit en présence
du seigneur qui le fulmina de questions,
le menaçant du gibet s'il ne s'exprimait
pas clairement. On comprit dans les bribes
de lucidité que laissait son souffle
court et ses joues cramoisies proches
d'un collapsus marathonien, qu'une colonne
très large approchait, déjà
rangée en ordre de bataille. Des
officiers chevauchaient, chamarrés,
à sa tête. Elle s'étendait
à perte de vue sur l'horizon, «
au moins jusqu'à La Pallice»,
lui avait-on dit.
«
Butor ignorant ! , cria le seigneur, main
gantée de fer levée prête
à frapper, je t'assomme si tu me
dis que du haut de la colline on voit
La Pallice !
-
Pitié Messire. La colonne remonte
derrière les collines jusqu'à
se confondre avec le ciel. »
Le
capitaine grimpa au sommet de la tour
de guet. .......................
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